Lorsque les eaux commençaient à se calmer, Noé envoya d’abord un perroquet gris à queue rouge, pour vérifier si la terre était déjà redevenue ferme. Pour être sûr, Noé envoya ensuite un caméléon, et quand celui-ci revint, Noé ouvrit la porte de l’arche. Sont sortis en premier de l’arche trois pygmées, et parce que sur la terre il n’y avait pas de feu, Noé envoya les pygmées prier au pied de l’arbre sacré « Adzem » et demander le feu sur la terre …

Ce texte n’est pas une nouvelle version du livre biblique de la Genèse. Il fait partie du mythe qui est transmis au cours de la cérémonie du culte syncrétique Bwiti qui a cours chez le peuple Fang du nord du Gabon, du sud du Cameroun et de la Guinée équatoriale. Les missionnaires Capucins polonais au Gabon travaillent au cœur d’une zone où le Bwiti est très developpé. Tout au long de la route qui va d’une mission capucine à l’autre (Essassa-Ntoum-Cocobeach), vous pouvez voir de nombreux temples bwiti petits et grands, toujours situés dans le centre du village ou sur la place principale et entre les bâtiments de la famille. Le culte Bwiti est une réalité qui accompagne beaucoup de travail missionnaire au Gabon, en particulier dans l’archidiocèse de Libreville.

Le Bwiti – contact avec les ancêtres

Le culte classique Bwiti, moins en contact avec le christianisme, se situe au centre du Gabon (par exemple  chez le peuple Mitsogo) et est l’une des formes de la religion traditionnelle africaine. Ils croient très fort au rôle joué par les morts ou les ancêtres qui accompagnent encore en quelque sorte la famille et ont toujours une grande influence. Les ancêtres sont en mesure d’expliquer beaucoup de mystères, peuvent indiquer la cause de la maladie d’un être cher, peuvent démasquer  les connexions mauvaises de quelqu’un avec la sorcellerie. Veiller à une bonne relation avec leurs pères, c’était toujours la première préoccupation des peuples d’Afrique. Après tout, les ancêtres sont des intermédiaires entre l’homme et Dieu ou les dieux, et ils ont un réel impact sur notre vie sur terre. Le culte Bwiti s’inscrit donc dans cette logique. La communauté des personnes initiées se rassemble pour célébrer son union avec le monde spirituel et avec les amis morts.

Le Bwiti traditionnel a eu et a sa propre mythologie, l’histoire de la création du monde et de l’humanité, l’origine et le rôle des animaux et des plantes. Comme avec n’importe quel Bwiti classique, l’initiation de ses membres s’effectue par une sorte de mort symbolique, afin que le bwitiste « re-né » soit en mesure de communiquer avec le monde surnaturel, en particulier avec les ancêtres de la communauté.

Les Fangs au Gabon

Au XIXe siècle, une nouvelle tribu – Fang est venue du Cameroun au nord du Gabon. Cette tribu se trouve aujourd’hui dans le sud du Cameroun, en Guinée équatoriale et au nord du Gabon. C’était des petits groupes familiaux installés sur les bords de la rivière, apportant avec eux leur propre religion basée sur le culte des ancêtres et aussi, bien sûr, sa propre famille et le culte centré autour du crâne de l’ancêtre, détenu par chaque famille dans un sanctuaire en bois. Les Fangs rencontrent au Gabon deux nouvelles réalités – le culte traditionnel Bwiti et le christianisme. Au fil du temps, la nouvelle tribu s’installe dans les régions du Gabon, gagnant une grande importance. Les Fangs eux-mêmes sont convaincus qu’ils sont venus de l’Egypte ; ils ont conquis le pays, grâce à leur combativité et à leur réputation de cannibales– mais leurs exploits militaires ne se vérifient pas dans les registres de l’époque.

Les Fangs évangélisés (malheureusement pas assez en profondeur) ont presque complètement abandonné leurs pratiques religieuses, stockant les crânes des ancêtres ; puis ils se sont intéressés au Bwiti, la religion de leurs nouveaux voisins. Très vite, ils ont commencé à mélanger des éléments du Bwiti et des éléments du christianisme. Le nouveau Bwiti est aussi l’expression d’une opposition à la l’Europe coloniale, et au christianisme lié au colonialisme et à l’Occident. Le syncrétisme de l’ancien Bwiti avec les thèmes chrétiens (plus tard aussi avec des éléments du New Âge, de la franc-maçonnerie, et autres) visait à créer une religion adaptée à l’esprit africain qui réponde aux besoins essentiels en Afrique (guérison…), et les gardent en contact avec leurs ancêtres décédés. Les anciennes figures mythologiques sont mélangées avec celles des saints catholiques, leur cérémonie s’apparente de loin à la messe catholique.  Ce nouveau culte syncrétique de Bwiti  des Fang est toujours extrêmement populaire, en particulier dans la capitale nationale.

L’arbre sacré

Dans ce culte Bwiti, nous trouvons Jésus, Marie, Saint- Michel, un calendrier qui coïncide avec celui de l’Eglise catholique ; nous trouvons aussi beaucoup de symboles et d’éléments faisant référence au christianisme comme la croix, le chapelet, des images de saints, statues – tout cela, cependant, est complètement différent, marqué par le sens mythologique. Les Bwitistes ne font pas cas de ces différences ; ils se disent souvent 100% catholiques, et souvent après une cérémonie nocturne dans le temple, ils se précipitent à la messe catholique, ne voyant rien d’étrange. Le Bwiti est une tentative pour eux d’exprimer leur religion dans une logique plus africaine ; et pour les Africains peuvent réellement exister et fonctionner librement côte à côte des réalités qui sont ensemble contradictoires et inconciliables pour des Européens.

Ce qui joue le rôle le plus important dans le Bwiti Fang, c’est une plante sacrée – l’iboga-  un arbuste à l’écorce amère. Pour l’Afrique, il est en parallèle avec la communion (Jésus a apporté l’Eucharistie aux Blancs et l’iboga aux Noirs ; et, par ailleurs, Jésus a été crucifié, parce que certaines personnes n’ont pas voulu que l’iboga soit donné aux Africains). Cette plante contient dans sa racine l’ibogaïne, une substance capable de causer des hallucinations fortes. On utilise normalement une petite dose de la plante pour aider les uns les autres dans les veillées nocturnes à ne pas dormir ; mais lors de l’initiation d’un candidat, celui-ci reçoit des doses très élevées, ce qui l’amène dans un état de vision, lui donnant l’occasion de «voir» ce que les non-initiés ne peuvent voir. Dans sa vision, les initiés « voient » la réalité du monde surnaturel, se rendent en esprit dans des endroits éloignés ; ils entrent en dialogue avec leurs ancêtres, à qui ils posent des questions. Ils essaient de savoir qui est coupable de la maladie de leurs proches (en Afrique se trouve toujours une personne responsable pour chaque maladie, qui jette des sorts ou porte des malédictions) ; la femme cherche comment son mari la trompe ; la personne Bwitiste qui veut se marier ou nouer l’amitié avec quelqu’un cherche si cette personne n’est pas impliquée dans la sorcellerie.

Ceux qui sont initiés ont le droit de participer à des veillées communautaires qui se déroulent selon un calendrier ou à la demande des familles ; elles ont lieu pendant trois nuits – le jeudi soir, le vendredi et le samedi. Chaque nuit a ses symboles : la première fait la mémoire du mystère de la création et de la naissance ; la seconde évoque le moment de la mort, et la troisième montre la réalité de la renaissance et de la résurrection. Les cérémonies sont pleines de danses et de chants sur le thème, ils présentent également  un spectacle spécifique, par exemple, la mort de Jésus sur la croix, le salut de Noé, lors du déluge. Tout est accompagné du jeu de l’instrument sacré – une harpe, spécialement sculptée et décorée. Le jeu de la harpe n’est pas seulement une musique, selon le bwitiste : c’est une véritable voix de Dieu, ou l’esprit qui parle aux gens.

Le culte Bwiti des Fangs est sans doute un élément intéressant du folklore et de la religion Gabonais, les ethnographes sont très en demande ; mais il est une grande préoccupation pour les prêtres locaux et les missionnaires étrangers. La trop faible éducation religieuse et le manque de catéchèse (les enfants au Gabon n’ont que 3 ans de catéchèse pour se préparer aux sacrements du Baptême, de la première communion et de la confirmation) : cela explique que les fidèles ne voient pas de problème à mélanger les deux traditions – celle du Bwiti et celle de l’Eglise, d’autant plus que le Bwiti les maintient en contact avec leur propre culture africaine. Cette situation est un appel constant à la pastorale de l’Eglise. C’est aussi une incitation à rechercher des méthodes d’évangélisation, qui correspondent à l’âme des habitants du Gabon.