Nous avons retrouvé, par hasard, un article de notre défunt frère Paul Truszkowski. Le voici…

Sans quitter le Gabon, à environ 15 kilomètres au sud de Ntoum, nous atteignons un petit village nommé Tchad.

A 15 kilomètres ? En fait, il ne sert à rien de parler de kilomètres… Il faut plutôt penser à l’état de la route, pas à la distance. De Ntoum jusqu’à Tchad, on peut trouver sur la route des trous de nature et formes diverses et variées : dans le goudron, dans la latérite, dans les chemins en terre battue, en fait, tout au long de la route. En cheminant vers Tchad, on doit également arriver à passer un certain nombre de «ponts». Jusqu’à récemment, deux d’entre eux étaient juste constitués de planches posées sur des troncs d’arbres épais. Parfois, un chauffeur devait donc d’abord remettre cette construction en place et ensuite, atteindre l’autre côté de la rivière, avec l’aide de quelqu’un qui l’orientait sur la bonne voie. Cependant, les paysages aperçus durant le voyage sont très beaux. On retrouve ici de nombreuses collines et de véritables murs verts de forêt tropicale.

En arrivant à Tchad, on a l’impression que le temps s’est arrêté. On entre dans une autre  réalité où on retrouve l’Afrique des récits des anciens missionnaires. Le village est un peu étendu; les maisons sont «construites» le long de la route. «Construites» signifie « bricolées » de planches, couvertes de feuilles de palmier ou de vieilles feuilles de tôle, avec un sol en terre battue. Ainsi, la fonction de la maison se limite à fournir un hébergement et à protéger de la pluie car la vie se déroule ici principalement à l’extérieur. Le matériau traditionnel de construction c’est de l’argile incorporée dans une structure de bambou. Les maisons sont munies essentiellement de quelques objets ou meubles de première nécessité: on y trouve un lit fait de planches grossièrement taillées, couvertes d’un matelas ou juste un matelas posé à même le sol, une table, une chaise ou un banc, parfois des armoires ou des étagères pour les vêtements. Le contraste entre la ville de Ntoum (où nous vivons), et le village de Tchad, est considérable, sans parler d’un fossé qui sépare les conditions de vie d’ici de celles en Europe… Immédiatement, derrière les maisons, commencent des plantations.

Tchad est habité par des Gabonais de la tribu Nzebi qui ne sont pas très nombreux (environ 100 personnes). Le village a été fondé il y a 30 ans, à la suite d’un projet de développement agricole initié par l’Etat. Le projet a fait faillite, mais le village demeure. Et les habitants qui sont restés, y vivent loin de l’eau potable et de l’électricité, tout en conservant une incroyable ouverture d’esprit. Principalement engagés dans l’agriculture, ils cultivent des plantations, qui, selon la loi, ne leur appartiennent pourtant pas. Ils vivent sur ​​les terres et dans les maisons qui ne sont pas les leurs. Ils cultivent un peu de tout : du manioc, des patates douces, des tubercules de taro, des arachides, des bananes,  des palmiers à huile. Cependant, le vrai secret des Nzebis de Tchad est la production du vin de palme. Si vous voulez goutter du vrai vin de palme, venez au village Nzebis. Vous pourrez en boire dans un pot traditionnel ou dans une calebasse qu’on a mis sous le tronc coupé du palmier et dans lesquels on a recueilli le breuvage. Le goût est comme tout le reste ici, inouï, inimaginable, indescriptible.

Au village, il y a beaucoup d’enfants de tous les âges. Ceux qui sont en âge scolaire, doivent fréquenter l’école publique de Matoto, située à environ 5 km. Ils y vont à pied et cette marche, dit-on, permet de rompre avec la monotonie du reste de la journée. Les autres activités des enfants c’est l’approvisionnement  en eau qu’il faut apporter de la rivière. Durant la saison des pluies, cela ne pose pas problème majeur, car il y a beaucoup de petits ruisseaux dans tous les environs. Le souci commence avec l’arrivée de la saison sèche durant laquelle le niveau de l’eau diminue considérablement.

Le premier missionnaire fit son apparition à Tchad il y  a 15 ans. Il venait au village de temps à autre et entreprit la construction de la chapelle dédiée à Saint Kizito, l’un des martyrs de l’Ouganda. Les Nzebis ne sont pas très attachés au culte ancestral, il y a donc chez eux une certaine ouverture à l’Évangile. La première chapelle, construite à l’aide de longues branches d’arbres, des planches, de vieilles feuilles de tôle, avec un sol en ciment était loin des standards de l’architecture sacrée. A mon arrivée, au lieu d’un carrelage en marbre, il y avait juste un peu de ciment (en particulier autour de l’autel), des trous dans les planches pourries remplaçaient les vitraux, les tâches de rouille sur les vieilles tôles du toit, les peintures polychromes des voûtes qui, à leur tour, étaient réduites à la forme ondulée de la tôle fixée avec des clous sortant à travers les poutres. Seules les teintes des « fresques » restaient vives grâce aux lézards multicolores courant sur les murs et richement pourvus par la nature, particulièrement en période de reproduction…

Cependant, le plus grand mystère est en même temps l’essence de cette vieille chapelle, constitue l’événement qui a lieu ici tous les mois – « l’Eucharistie ». Tout comme dans les cathédrales, les basiliques et les églises du monde entier, ici aussi, Jésus, durant chaque messe, quitte le ciel et vient à Tchad, parmi les Nzebi. Incroyable mais vrai.

Après le déclin définitif de l’ancienne chapelle, vint le moment mémorable de sa « reconstruction », toujours sous le nom de Saint Kizito. Les travaux débutèrent pour de bon en octobre, à l’avènement de la saison sèche. Les fidèles arrivèrent nombreux, en apportant des machettes comme principal outil de travail. Les femmes se mirent à couper de l’herbe, et les hommes à récupérer de  l’ancienne ce que les termites n’avaient pas encore mangé et que la rouille avait épargné. Il n’en restait que bien peu, mais comme on dit, un moineau à la main vaut mieux qu’une grue qui vole…

Les travaux ne débutèrent qu’aux alentours de 9h00 car les architectes avaient de sérieux problèmes à adapter notre chantier aux normes de l’Union Européenne. Mais, tout compte fait, on pourrait dire que le plan de la chapelle fit naître un style nouveau ou une nouvelle tendance dans l’architecture d’édifices religieux: quelques poutres solidement fixées ensemble en guise de protection contre l’effondrement, de vieilles planches en bois pour consolider l’ensemble de l’édifice et enfin, une charpente permettant de fixer la tôle du toit…

fr. Paul Truszkowski OFM Cap